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Interview de AJ Schnack (réalisateur) et Michael Azerrad (co-producteur) à l’occasion de la sortie du film About A Son

LesFilms.org : Dans quelle mesure pensez vous que quelqu’un qui ne connaît pas Kurt Cobain puisse apprécier le film ? Pour quel public l’avez-vous réalisé ?

AJ Schnarck : Ma mère a 82 ans, elle a bien aimé le film malgré tous les gros mots que prononce Kurt. Elle était institutrice et la vie de Kurt lui a rappelé tous ces jeunes qu’elle a croisé et qui avaient un talent gâché car inutilisé, ils ne savaient pas comment s’en sortir. J’ai trouvé son attachement au film intéressant. L’histoire de Kurt a quelque chose d’universel. Les gens peuvent retrouver des parts d’eux même dans les propos de Kurt, ce qui permet d’en changer la perception que l’on a de lui en tant que mythe, et mieux voir la personne que ses amis et ses collègues connaissaient. On le dit dans le trailer : « He is the man you think you know » (Il est l’homme que vous pensez connaître). Vous ne l’avez jamais entendu parler de lui par lui auparavant. D’habitude, quand on fait un film sur une rock star c’est pour toucher les fans avant tout mais ce n’était pas mon but. Nous avons donc réalisé ce film pour un large public, nous souhaitions montrer la vie intéressante d’un être humain. J’ai fait deux films sur des histoires attachantes qu’il me semblait important de raconter et ma volonté en tant que réalisateur est que les spectateurs l’apprécient autant que moi.

Michael Azerrad : Nous voulions également intéresser les gens qui aiment les documentaires en leur proposant une nouvelle forme, une nouvelle manière de casser le formatage que nous avons face au documentaire, et de convaincre.

A.S. : Ce n’est pas un film sur Nirvana, c’est sur la vision d’un artiste sur le monde. Pas besoin d’être fan pour apprécier ce qu’il dit.

M.A. : Quand Kurt parle de sa vision de l’avenir, il parle des jeux vidéo et des enfants disparaissant dans un monde virtuel à travers la machine. C’était un visionnaire, il avait beaucoup d’intuition de par sa sensibilité. Il sort des mots sans y penser et c’est comme ça que lui sont venues ses meilleures paroles, c’était magnifique.

LesFilms.org : Pouvez vous m’en dire plus quant au choix du morceau de Nirvana choisi pour la fin du film ?

A.S. : Tout au long du film, nous montrons le monde à travers les yeux de Kurt. La musique est formative : elle crée l’identité de toute personne. Essayer de résumer la vie de Kurt à travers un seul morceau, c’était trop de pression ne serait ce que pour la chanson ! La fin du film n’est pas un moment de triomphe, mais un moment de calme où l’on entend ce que je qualifierais de déchirant lorsque Michael lui demande s’il pense que son histoire est une histoire triste, puis on entend deux amis se dire au revoir. La première fois que nous avons diffusé le film c’était devant la productrice, nous avons pris une grande respiration à ce moment et c’est passé. Un film doit être honnête envers le monde et là il n’y avait pas de place pour une chanson de Nirvana.

M.A. : J’avais l’image de Kurt dans un bar et je me suis demandé quel morceau il choisirait dans un jukebox pour le mettre à l’aise. La musique dans ce film fait comme partie d’un CV. On voit son évolution à travers différents mouvements : le populaire, le punk, puis l’indie, et pour aboutir sur une musique que je qualifierais de plus mature. C’est l’histoire musicale de sa vie. Il était fan et était connu pour promouvoir les autres groupes.

LesFilms.org : Certains passages du film interpellent profondément. Comme par exemple un moment où Kurt commence à parler des tabloïds, on entend The Man Who Sold The World (un morceau connu de Nirvana) mais qui n’est pas interprété par eux, et on voit des vues d’aéroport. Quelles étaient vos intentions ?

A.S. : Le morceau The Man Who Sold The World est à la base de David Bowie et Nirvana l’a repris. On a aimé car quand on entend les premières notes on se dirait presque « enfin ! » et en fait c’est la voix de David Bowie que l’on entend. La version originale de ce morceau est de lui, et je trouve qu’il est incroyable. Cette chanson parle de rencontre mais la personne n’est plus là. L’aéroport est le dernier endroit où les gens ont vu Kurt.

M.A. : C’est celui de Seattle.

LesFilms.org : Au début du film, on voit des images de paysages comme prisent depuis un hélicoptère. C’est d’ailleurs le seul moment où on en voit. Quelles étaient vos intentions ?

A.S. : J’ai voulu réaliser un documentaire avec une structure très classique avec une ouverture/introduction, une conclusion, et trois actes : Aberdeen, Olympia, et Seattle. L’introduction est classique et le fait de survoler est une technique très utilisée dans les films de fiction, il y a 1 minute et 40 secondes avant les premiers mots de Kurt et je voulais d’abord mettre dans l’humeur du film. Ces vues d’avions sont les endroits où Kurt a évolué, elles mettent les spectateurs dans l’ambiance du film.

M.A. : Personnellement elles me laissent à penser que l’esprit de Kurt est là, comme un ange. Cette ouverture est comme une présentation de ce qui va suivre.

A.S. : La tragédie commence à la fin du deuxième acte quand il commence à parler de drogue, on sent ce qui va se passer et où l’on va aller dans le troisième acte.

LesFilms.org : A un moment, Kurt parle de l’importance des dires de son entourage à ses yeux. Ses paroles semblent être les premières paroles fondamentalement positives du film. Et là, vous nous montrez des vues d’un oiseau éventré. Quelles étaient vos intentions ?

A.S. : Ces vues viennent d’Aberdeen (ville d’origine de Kurt Cobain ndlr). C’est un très bel endroit, plat et entouré de forêts. On y trouve beaucoup d’oiseaux et d’animaux morts, je ne crois pas en avoir vu autant ailleurs ! Je ne sais pas si Aberdeen les récupère ou s’en fiche. Dans le film, cet oiseau m’a paru beau, avec beaucoup de couleurs. Ce moment commence par Kurt disant qu’il voulait partir d’Aberdeen, c’était une ville morte à ses yeux, c’est aussi pour cela que l’on voit beaucoup d’animaux empaillés. Il devait partir.

M.A. : À mes yeux, l’oiseau est comme une métaphore de Kurt en relation avec son art. (Kurt à réaliser beaucoup de tableaux et travaux d’artistes ndlr). AJ crée une poésie, ces images résonnent dans les gens sans forcement que ce soit ce qu’il a voulu monter. C’est comme la musique de Kurt : ils posaient des paroles et à chacun de se les approprier et d’y réfléchir.

A.S. : Une fois qu’une œuvre est rendue publique, chacun en fait son interprétation. Le public s’en empare. Ce n’est plus le rapport de ce que veut montrer le réalisateur qui compte mais ce que cela signifie pour vous. Je pense que c’est une très belle chose. C’est un peu la même chose avec cet oiseau.

LesFilms.org: Avez vous vu le film Kurt & Courtney de Mick Droomsield et qu’en avez vous pensé ?

A.S. : Ce film parle de la relation entre Courtney et le réalisateur. Mick est un artiste intéressant mais je n’aime pas ce film. Pour moi il relève de pratiques immorales. Dans un certain sens, Mick piège les gens en changeant les sujets et les buts de ses questions, afin de les amener à dire des choses qu’ils ne voulaient peut être pas dire. Mick interroge des gens dont je sais qu’ils voulaient protéger quelqu’un qu’ils aiment. Ce qu’il fait est une pratique qui n’est malheureusement pas rare dans les documentaires pour la télévision britannique. Mick a fait des bons films, mais pas celui là. Un autre film a été fait après notre film pour la télévision britannique dans lequel ils ont fait exactement la même chose que nous, en disant aux gens qu’ils faisaient un documentaire sur des fans de Nirvana et quand ils sont arrivés aux interviews on ne leur a parlé que de la mort de Kurt et c’est ce sur quoi portait le documentaire. Je trouve ça immoral.